La relativisation des extrêmes
L’extrême gauche et l’extrême droite sont-elles le revers d’une même médaille? La comparaison est devenue un outil commode pour l’extrême droite, qui y trouve un moyen de se présenter comme une force politique parmi d’autres.
Il existe d’inquiétants discours qui, s’inscrivant dans le cadre de guerres culturelles entre la gauche et la droite – ou, il serait plus juste de dire, entre l’extrême droite et le progressisme – s’offusquent que l’on dénonce l’extrême droite alors que l’extrême gauche aurait une «passe gratuite» en étant épargnée. De la sorte, on dénonce une forme de double standard qui contribue à l’aveuglement envers l’extrême droite.
Il n’est plus possible d’ignorer les crimes du communisme, notamment depuis la publication de L’Archipel du Goulag d’Alexandre Soljenitsyne dans les années 1970. En documentant l’univers concentrationnaire soviétique, l’écrivain russe a contribué à dissiper durablement les illusions entretenues autour du « paradis rouge ».
Il est indéniable que le XXe siècle a été marqué par des régimes totalitaires qui ont causé des tragédies humaines sans précédent, avec le nazisme et son projet génocidaire, de même que le communisme stalinien, responsable de purges et de famines dévastatrices. Des monuments aux victimes de ces régimes existent, symboles du devoir de mémoire face aux horreurs de cette époque.
Reconnaître ces crimes, toutefois, ne saurait conduire à une équivalence morale automatique entre le communisme soviétique et le nazisme. Si la comparaison de ces régimes comme formes de totalitarisme relève d’un travail historique légitime, son usage simplificateur dans le débat public tend surtout à effacer les contextes, les idéologies et les trajectoires politiques distinctes.
Certains polémistes vont reprendre cette logique en amalgamant les militants néonazis et les militants communistes, comme si leurs motivations et leurs méthodes étaient comparables. Cette comparaison est réductrice puisque, d’un côté, il y a des idéologies prônant la haine raciale, la suprématie et la violence, et, de l’autre, des groupes qui, même s’ils peuvent adopter des méthodes radicales, s’inscrivent généralement dans des luttes pour l’égalité et la justice sociale.
Cette simplification se retrouve aujourd’hui dans des discours qui transposent cette équivalence au débat contemporain, en affirmant que l’extrême gauche et l’extrême droite se vaudraient moralement et politiquement. Cette fausse symétrie contribue surtout à banaliser l’extrême droite actuelle, en la présentant comme une radicalité parmi d’autres, alors même que son héritage idéologique, ses références et ses cibles s’inscrivent dans une histoire de violence et d’exclusion.
Ce dangereux amalgame a notamment marqué une partie de la couverture médiatique de l’élection présidentielle chilienne de 2025, qui opposait le président sortant Gabriel Boric, souvent associé à l’extrême gauche, au candidat d’extrême droite José Antonio Kast. En renvoyant dos à dos ces deux figures politiques comme des menaces équivalentes pour la démocratie, certains commentaires ont contribué à installer l’idée que les extrêmes se vaudraient.
Or, cette lecture ne résiste pas à l’examen des projets politiques. Au Chili, la comparaison entre le programme d’extrême droite porté par José Antonio Kast et celui défendu par Jeannette Jara, soutenue par le Parti communiste du Chili, révélait deux visions de la société diamétralement opposées, difficilement comparables tant par leurs valeurs que par leurs finalités.
Le cas chilien est loin d’être isolé. Dans plusieurs démocraties occidentales, la rhétorique selon laquelle les extrêmes se rejoignent a régulièrement servi à renvoyer dos à dos des forces politiques dont les références, les cibles et les finalités sont pourtant profondément différentes.
En France, la posture dite du ni-ni a souvent consisté à assimiler l’extrême droite du Rassemblement national et la gauche radicale de La France insoumise comme deux menaces équivalentes pour la République. Des logiques similaires ont été observées en Espagne, où l’extrême droite de Vox a été symétrisée avec la gauche radicale de Podemos, et en Allemagne, où l’extrême droite d’Alternative für Deutschland a parfois été mise sur le même plan que la gauche radicale représentée par Die Linke.
Présentée comme une posture de modération et d’équilibre, cette symétrisation contribue surtout à banaliser l’extrême droite en la diluant dans une critique générale des radicalités. Ce faisant, elle appauvrit l’analyse politique et brouille les repères nécessaires à la compréhension des dynamiques idéologiques contemporaines.
Assimiler les motivations et les méthodes de ces courants opposés, sans tenir compte de leurs finalités et de leurs cibles, revient à minimiser la dangerosité réelle des idéologies fondées sur l’exclusion. Cette tendance à mettre sur le même plan l’extrême gauche et l’extrême droite, le communisme et le nazisme, procède d’une simplification inquiétante qui gomme des différences historiques et idéologiques pourtant essentielles.
Article publié dans L’Acadie Nouvelle du 27 décembre 2025: https://www.acadienouvelle.com/chroniques/2025/12/26/la-relativisation-des-extremes/


