
En politique, particulièrement dans les pays où des partis d’extrême droite font partie du paysage politique, on utilise parfois l’expression « cordon sanitaire » pour désigner leur mise à l’écart. Pourtant, ce cordon apparaît de plus en plus fragile.
Le concept de cordon sanitaire renvoie à une stratégie par laquelle des partis politiques cherchent à maintenir une distance avec l’extrême droite, en refusant toute collaboration ou alliance avec ces formations, ainsi qu’en évitant, dans le cadre des travaux parlementaires, de cosigner des rapports ou des motions avec elles, allant parfois jusqu’au refus de débattre lors des campagnes électorales. Cette stratégie apparaît en Europe dans les années 1980, à mesure que les partis d’extrême droite regagnent en popularité après avoir été pratiquement rayés de la carte politique au lendemain de la Seconde Guerre mondiale.
Ce terme, emprunté au domaine médical, suggère l’idée de contenir une menace en l’isolant afin d’éviter qu’elle ne contamine le reste de la scène politique. Dans plusieurs pays européens, cette stratégie a longtemps été employée avec efficacité pour marginaliser l’extrême droite, empêchant ainsi ces partis d’accéder au pouvoir ou d’influencer les décisions gouvernementales.
Pourtant, si le cordon sanitaire peut se révéler efficace en santé publique, il l’est beaucoup moins en politique. Il s’avère de moins en moins efficace pour contenir la propagation, la scène politique ayant été largement contaminée par les idées d’extrême droite, au point où celles-ci circulent désormais bien au-delà des partis qui en sont issus, souvent normalisées, reprises et intégrées dans le débat public ordinaire.
C’est à partir de l’an 2000 que l’on assiste à un effritement du cordon sanitaire. Cette année-là, l’Autriche en fournit un premier exemple avec l’entrée du Freiheitliche Partei Österreichs (FPÖ) au gouvernement, épisode qui avait conduit les quatorze autres États membres de l’Union européenne à imposer des sanctions symboliques au pays.
Le FPÖ a de nouveau participé à une coalition gouvernementale en 2017, où six de ses membres ont été nommés ministres au sein d’importants ministères. Pourtant, ce gouvernement de coalition, qui a été au pouvoir entre 2017 et 2019, n’a pas entraîné de sanctions de la part des institutions européennes.
La banalisation des coalitions avec l’extrême droite s’est accélérée, comme en témoignent la Suède et l’Italie en 2022, puis la Slovaquie et la Finlande en 2023, sans véritables sanctions. En France et en Allemagne, le refus de coalitions nationales avec des partis d’extrême droite demeure, mais le cordon sanitaire s’est fissuré récemment par des votes communs sur des motions et des lois.
On comprend pourquoi l’extrême droite rejette avec tant d’insistance l’étiquette qui la désigne. L’expression « extrême droite » est lourde de connotations historiques, morales et symboliques, puisqu’elle renvoie à des idéologies associées à la violence politique, à l’autoritarisme et aux périodes les plus sombres du XXᵉ siècle.
Ce n’est pas un hasard si, dans le vocabulaire politique, on a progressivement adopté l’expression « cordon sanitaire » pour désigner la mise à l’écart de ces formations. Le terme n’est pas anodin, puisqu’il emprunte explicitement au lexique médical et suppose une situation d’urgence, un danger de contamination, voire une menace vitale.
Ainsi, employer ce vocabulaire, c’est reconnaître implicitement la dangerosité de l’adversaire politique. Dans cette même logique, ne pas l’employer revient à banaliser l’extrême droite et ses dangers, comme si les partis d’extrême droite étaient des partis comme les autres.
Dans son discours du 14 février 2025 à la Conférence sur la sécurité de Munich, le vice-président américain J. D. Vance a dénoncé le principe du cordon sanitaire, qu’il a comparé à un « pare-feu », estimant que « la démocratie repose sur le principe sacré que la voix du peuple compte » et qu’il n’y a « pas de place pour les pare-feu ». Pourtant, le concept de cordon sanitaire s’inscrit dans la logique de la « démocratie militante », une notion apparue en Allemagne avec la montée du nazisme, qui revendique pour les démocraties le droit à l’autodéfense, y compris lorsque celle-ci implique de porter atteinte à certains principes démocratiques.
Cette stratégie du cordon sanitaire vise à contenir l’influence de l’extrême droite en la tenant à distance du pouvoir et des coalitions gouvernementales. À mesure qu’il s’effrite, les idées qu’il était censé isoler continuent de circuler, gagnent en visibilité et s’installent durablement dans le débat public, avec tous les dangers que cela implique pour la démocratie.
Article publié dans L’Acadie Nouvelle du 21 février 2026: https://www.acadienouvelle.com/chroniques/2026/02/20/le-cordon-sanitaire/

